Benjamin Melloul (AZmed), Samuel Tordjman (Leader Santé) et Marjorie Pouzadoux Bokobza (CIUS) débattent de l'intelligence artificielle en santé : responsabilité, imagerie, pharmacie, urgences, biais des données. Résumé et points clés.
Un épisode pour démêler le vrai du fantasme
Pour son 2ᵉ épisode, le podcast Prédilis s'attaque à une question qui fait autant rêver qu'elle inquiète : l'intelligence artificielle dans la santé, jusqu'où peut-elle aller, et où s'arrête-t-elle ? Va-t-elle libérer les soignants de certaines tâches, ou risque-t-elle de les déposséder d'une partie de leur métier ?
Autour de la table, trois regards complémentaires :
- Benjamin Melloul, Head of Sales chez AZmed, docteur en pharmacie, qui travaille depuis plusieurs années sur l'IA appliquée à l'imagerie médicale, et qui anime l'échange ;
- Marjorie Pouzadoux Bokobza, directrice générale adjointe du Centre d'innovation et d'usages en santé (CIUS) ;
- Samuel Tordjman, pharmacien, co-dirigeant de Leader Santé.
L'épisode complet (1 h) est à regarder en tête de cet article. Voici ce qu'il faut en retenir.
1. Trois façons de découvrir l'IA
Les trois invités ne sont pas arrivés à l'IA par le même chemin. Benjamin Melloul l'a découverte par l'imagerie : AZmed, qu'il présente comme pionnière en Europe sur l'IA en radiographie standard, développe des logiciels d'analyse d'images qui assistent les médecins dans leur diagnostic. Marjorie Pouzadoux Bokobza reconnaît que le « match » n'a pas été immédiat : elle a d'abord voulu voir les impacts concrets de l'IA sur les patients et les professionnels de santé, observés dans les expérimentations que mène le CIUS. Samuel Tordjman, lui, l'a d'abord adoptée dans sa vie personnelle, avant de se demander comment elle pourrait aider son métier, sans le remplacer.
2. La responsabilité, première barrière au « remplacement »
Pourquoi l'IA ne remplacerait-elle pas le pharmacien, si l'analyse d'une ordonnance est justement son rôle ? Pour Samuel Tordjman, la première réponse est la responsabilité : le pharmacien engage son diplôme et son assurance. Même aidé par un outil, c'est lui qui répond de la délivrance. Benjamin Melloul ajoute que la réglementation va dans le même sens : pour ces logiciels d'aide, la responsabilité du diagnostic ou de la délivrance reste celle du professionnel de santé.
3. En pharmacie : l'analyse de l'ordonnance, et du temps rendu au patient
Samuel Tordjman fait un constat lucide : en pharmacie, l'IA en est encore à ses débuts. Peu de pharmaciens l'utilisent au quotidien, pour des raisons techniques et réglementaires : il faut qu'elle s'intègre à la délivrance sans la ralentir. Mais l'usage clé est identifié : l'analyse de l'ordonnance, pour signaler une interaction, un dosage inadapté ou une erreur de délivrance, comme un « feu rouge » qui invite à vérifier.
Il prend l'exemple du bilan partagé de médication, un entretien long et complexe : si l'IA aide à le préparer, le pharmacien gagne du temps, et peut le consacrer à ce que l'IA ne remplacera jamais, l'écoute et le lien avec le patient. Il nuance d'ailleurs le mot : bien souvent, ce qu'on appelle IA relève surtout de l'automatisation.
Pour en savoir plus sur cet entretien, lisez notre guide du bilan partagé de médication.
4. Aux urgences : une image vaut mieux qu'un long discours
Marjorie Pouzadoux Bokobza décrit une expérimentation menée avec le Samu de Marseille et une start-up spécialisée. Le principe : la personne qui appelle les urgences peut envoyer une photo par SMS ; l'IA l'analyse et repère des éléments que l'agent de régulation ne percevrait pas au téléphone, et que l'appelant, sous le choc, ne signalerait pas : un bris de verre, un saignement. Des tests portent aussi sur l'évaluation de la douleur à partir des expressions du visage. L'IA aide l'agent à décider ; elle ne décide pas à sa place.
5. « À 4 heures du matin » : l'IA ne connaît pas la fatigue
C'est l'un des passages les plus marquants. Un humain n'analyse pas une image ou une ordonnance de la même façon avec une file d'attente de cinquante personnes ou au calme, à 8 heures après un café ou à 4 heures du matin. Benjamin Melloul raconte que les premiers logiciels d'AZmed ont ciblé la détection des fractures aux urgences, un contexte de stress propice aux erreurs. L'IA, elle, garde les mêmes performances quelles que soient les conditions. D'où l'idée d'un standard de soins plus homogène, et d'une forme d'équité entre patients, quel que soit le professionnel ou le moment.
6. « Humain contre IA » : la mauvaise question
Benjamin Melloul revient sur l'évolution des études cliniques. Les premières comparaient le médecin à l'IA, ce qui revenait à se demander lequel des deux est le meilleur. Les suivantes ont comparé le médecin seul au médecin aidé par l'IA, et c'est là qu'on a mesuré des gains. La question n'est donc pas de remplacer les professionnels de santé par l'IA, mais de remplacer les professionnels sans IA par des professionnels avec IA. Samuel Tordjman insiste sur un garde-fou : l'IA peut se tromper, et le professionnel doit garder un regard critique.
7. Le patient arrive avec la réponse de l'IA
Autre réalité du terrain : de plus en plus de patients arrivent en disant qu'une IA grand public leur a donné une réponse. Ni bien ni mal, selon Samuel Tordjman : c'est un fait, et il faut former les professionnels de santé à y répondre, d'autant que ces réponses peuvent inquiéter à tort ou rassurer trop vite.
8. Les biais des données, enjeu éthique majeur
Marjorie Pouzadoux Bokobza alerte sur un problème de fond : une IA est aussi bonne que les données qui l'ont entraînée. Quand certaines populations ou certaines situations y sont sous-représentées, par exemple des pathologies féminines, ses performances risquent d'être moins bonnes pour elles. Le vrai sujet, conclut-elle, c'est la donnée : en prendre soin et mieux l'exploiter. Pour Benjamin Melloul, obtenir des bases d'entraînement représentatives suppose que les entreprises puissent se développer sur des marchés larges, ce qui pose la question du passage de l'expérimentation à l'usage en routine.
9. Dire au patient qu'on utilise l'IA ?
Faut-il dire au patient qu'on s'aide d'une IA ? En imagerie, raconte Benjamin Melloul, les médecins ont d'abord hésité à le faire, par crainte de paraître moins compétents ; les mentalités évoluent, et l'IA est de plus en plus présentée comme une sécurité supplémentaire. Samuel Tordjman pense qu'il en ira de même en pharmacie, notamment pour le bilan de prévention, où des outils préparent déjà une pré-analyse que le pharmacien complète par ses propres questions.
Les points clés à retenir
- L'IA en santé aide le professionnel ; la responsabilité reste la sienne.
- Son intérêt majeur : un niveau de qualité constant, même dans l'urgence ou la fatigue.
- En pharmacie, l'usage clé est l'analyse de l'ordonnance, et le temps gagné revient au patient.
- La bonne comparaison : l'humain seul contre l'humain aidé.
- Vigilance sur les biais des données et sur les erreurs possibles : le regard critique reste indispensable.
Les extraits de l'épisode
- « L'IA va-t-elle remplacer les médecins ? », avec Benjamin Melloul (AZmed)
- « IA et urgences : comment l'IA aide le SAMU »
- « Intelligence artificielle en santé : quel rôle pour les soignants ? »
Et chez Prédilis ?
Chez Prédilis, nous partageons la conviction de nos invités : l'IA prépare, le professionnel soigne. Pour chaque bilan ou entretien de prévention, l'IA analyse le questionnaire du patient et prépare la trame ; le professionnel de santé relit, ajuste et valide, et consacre son temps à l'échange.
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